LA FABRICATION DU FILM

À l’origine, une formation stop motion

Tonio, le personnage principal du film, est né à l’école des Gobelins, pendant la formation stop-motion à Paris, en octobre 2023. Il a fait ses premiers pas pour le film collectif, Magic match, réalisé à cette occasion.

À l’issue de ce mois de formation Stop Motion, l’envie était forte de mettre en pratique les multiples pistes empruntées, tant du point de vue de l’animation pure que dans l’élaboration de décors ou d’accessoires. Très vite, l’idée de se lancer dans un projet de film, permettant d’aller tester d’autres notions complémentaires à celles croisées lors du stage, se met en place. Juke est un projet solitaire permettant de faire l’expérience de tous les postes: écriture, découpage story-board, décors, accessoires, personnages, animation, mise en scène, éclairage, montage, mixage, étalonnage, titrage…

Le processus du film

Le personnage, Tonio, apparu assez naturellement aux Gobelins, donne le ton pour la fabrication d’un bar dans une rue avec quelques commerces autour. Un environnement pour une narration à venir se précise alors.
Un scénario s’ouvre sur une idée simple : Tonio a fait de son bar un lieu de vie. Il n’y aura donc pas d’autres personnages, pas de client, pas d’activité de bar. 
Quels en sont les motifs? Quel récit peut se jouer? Quelles sont les interactions possibles de Tonio avec cet environnement déconnecté de références attendues (pas de Tonio servant une bière ou encaissant un client, pas de dialogue possible puisqu’il est seul)?

Les décors

Pour les façades des commerces (bar, boucherie, jupon rouge), la rue et les murs d’enceinte du bar, le placoplâtre ba13 a été préféré au contreplaqué. Malgré un poids considérable à la manipulation lors des changements de plateaux, le placo reste avantageux. Et le plâtre se révèle assez facile à travailler au couteau ou cutter, en comparé au contreplaqué.

Les personnages

Tonio

Tonio, c’est une sale gueule, quelqu’un qu’on croise et qu’on n’aborde pas, avec son menton en galoche, son regard fixe et ses dents en inox. Il a été musicien, un tromboniste qui a joué avec les plus grands jazzmen. C’est un personnage ambivalent, plutôt indécis et apparemment indifférent aux réalités du monde. Il agit spontanément, parfois maladroitement et souvent avec hésitation. Ses mouvements sont à l’image de son caractère: volontaires, mais entrecoupés d’immobilité, de retours sur soi. Il est aussi capable d’émerveillement.

Loretta

Loretta est l’antithèse de Tonio, c’est un personnage fantomatique dans le récit, une silhouette. Elle est représentée comme elle apparaît dans le souvenir de Tonio telle une image en persistance rétinienne. Ses traits sont simples et expressifs. En noir et blanc, sans demi-teinte, Loretta est une militante. Journaliste ou écrivaine, la machine à écrire, c’est elle. Elle écrit, et le monde extérieur est sa matière de travail. Tonio n’a pas su s’impliquer auprès de cette femme libre et politiquement engagée. La machine est toujours là, posée sur une chaise au beau milieu du bar. 

Le colleur d’affiches

Le colleur d’affiches est un personnage de l’ombre, et comme tel, il n’a pas véritablement d’épaisseur. Il n’a ni identité ni même de visage; ses contours sont imprécis, charbonneux. Il incarne la multitude bouillonnante de la résistance. Son acte est déterminé, il recouvre systématiquement les affiches fascistes. Sa silhouette n’est pas sans rapport avec les black-blocs, mais s’inspire d’une toute autre manière des gardes du corps aux gabardines géantes et plates du mafieux français dans Les Triplettes de Belleville de Sylvain Chomet (2002).

Le personnage de l’affiche fasciste est issu d’un film de Lou Bunin, Bury the Axis de Lou Bunin (1943). Film de propagande antinazie directement hérité de la caricature politique du siècle d’avant.

De la matière vers l’écriture

Les accessoires

Un accessoire arrive d’emblée, un jukebox qui va donner Juke, le titre du film. Le jukebox avec sa précision mécanique est une possibilité de rejouer le temps en boucle (un éternel recommencement empêchant un élan?). 

D’autres accessoires s’imposent dans le bar. Certains en résonance directe comme les pompes à bière, la table et les chaises et d’autres, dans un registre plus familier tels, la table à repasser, la machine à coudre et la machine à écrire… Deux univers se côtoient donc ici. Leur interaction ouvre des pistes d’écriture. Juke est un film qui se construit sur le cumul de contraintes créatives. 
La trame du scénario se tisse depuis les objets présents et non l’inverse. Les matériaux des objets sont repérés parmi le fatras du labo et assemblés selon leur «potentiel poétique de proximité»: le fer à repasser découpé dans un embout de décapeur thermique ou la machine à écrire constituée des pièces d’un parapluie cassé… Ce bricolage déteint sur l’écriture même du film, de cette forme empirique naissent des séquences qui trouveront, ou pas, leur place dans le story-board final.

Le papier comme motif

Dans l’élaboration du film, c’est bien souvent l’intuition qui a pointé des pistes à suivre. Ces chemins ont mis au jour des liens de coïncidences apparaissant au fil de l’écriture de moins en moins hasardeux. Le film s’écrit sur le motif du papier qu’il soit journal, livre, affiche, tract, origami… ou qu’il change d’état: papier plié, mouillé, collé, déchiré, découpé, brûlé. La transformation par pliage des feuillets du journal en personnage origami ouvre une voie fantastique pour la narration qui préfigure la métamorphose de Tonio.  Il s’en fera «une armure de coton» (selon la définition du poète faite par Hadrien Klent dans son livre La vie est à nous).

Les livres sont omniprésents dans le décor. Objets assez peu courants dans les bistros et tout aussi peu en phase avec la personnalité apparente de Tonio, ils viennent appuyer le décalage déjà amorcé avec la table à repasser et la machine à coudre. Ils incarnent aussi un lien possible entre Tonio et Loretta. Dans le bar, les livres ont peut-être remplacé les clients, appuyant le caractère solitaire de Tonio (préférant certainement la compagnie des livres à celle des gens). La destruction des livres dans le but d’en emporter l’essentiel va enfin lui permettre de faire des choix. Choix de textes importants à ses yeux, fondateurs jusqu’à s’en imprégner et s’en faire une nouvelle peau, une armure de papier invincible! Le choix des ouvrages reproduits pour le bar n’a rien d’exhaustif, ils ne forment pas le projet d’une bibliothèque idéale, mais tracent , à la manière d’un portrait chinois, la personnalité de Tonio.

Animation et tournage

Juke a été réalisé sur la base d’un story-board minuté et découpé en 17 séquences. Le plateau, en partie escamotable, a permis d’alterner les séquences en fonction du meilleur accès possible pour l’animation (partie rue / partie bar). Il n’y a pas eu d’animatique et le montage s’est construit au fur et à mesure des plans tournés (tests en réel des raccords de plans, des angles et du rythme). Cette manière, peu orthodoxe, a malgré tout eu pour effet de raccourcir le temps de fabrication du film: 3 mois de tournage avec un pré-montage assez proche du film final.

Le son et la musique

La scène d’exposition du film s’ouvre sur des feuilles mortes glissant sur les pavés de la rue et des volets qui claquent. Le vent de l’extérieur va laisser place aux souffles de l’intérieur du bar; souffle de Tonio, qui ne dit pas un mot, et battements des ailes de l’oiseau résistant. L’air ambiant est évidemment invisible à l’oeil, il l’est peut-être davantage dans le cinéma d’animation sans captation directe de son. Ce souffle ou vent est le lien des images, une condition d’unité pour le mouvement à recréer.
La musique jazz va jouer un rôle important. Elle change d’état passant du off au in. Elle alterne aussi les canaux d’émission: la musique passe de la radio au jukebox. Elle propose aussi une entrée sur le passé de Tonio que l’on découvre tromboniste de jazz. Le Jazz, on le devine dans le souvenir de Tonio, a été un moyen de s’extraire du monde et de ses contraintes jusqu’à ne plus comprendre Loretta et créer la séparation. Le jukebox est un moyen d’écouter de la musique que l’on joue à un moment choisi contrairement au poste de radio qui diffuse un flux en continu. C’est surtout pour Tonio, le moyen de fuir un réel insupportable. En proie à une énième indécision, Tonio va tenter de rejouer l’indifférence face à l’intrusion de l’allocution fasciste du poste de radio, mais cette fois, il ne pourra pas.